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Breakfast of Champions

Breakfast of Champions, court métrage de Beraat Gökkus, réalisé entre 2016 et 2018

 

Pour ceux qui n’aiment pas lire le résumé d’un film avant d’aller le voir ni les critiques cinéma parce qu’elles vous privent du plaisir de la découverte, rassurez-vous, je suis comme vous. Je m’en tiens d’ailleurs au sujet ou à l’affiche le plus souvent. Je ne voudrais donc en aucun cas vous gâcher l’énigmatique Breakfast ni la chute de ce beau récit.

Seulement accompagner Beraat comme il me l’a gentiment proposé. Essayer de voir les choses de l’intérieur grâce à son film et tenter de mieux comprendre ce qui se trame depuis plusieurs années déjà sur la scène agitée de Jaurès.


 

Ouverture, 127 boulevard de la Villette

Breakfast of Champions, Beraat Gökkus
Breakfast of Champions, Beraat Gökkus

In medias res. Pigeons et miettes de pain. Une belle matinée ensoleillée, parfaite pour un petit-déjeuner en terrasse ou une promenade aux Buttes Chaumont. File d’attente du 127, boulevard de la Villette…

Nous guettons l’ouverture de grandes portes vitrées qui reflètent sans le vouloir les visages de nos amis fatigués. Bloqués dans ces lignes interminables qui ne laisseront plus passer personne aujourd’hui. Ça, nous venons de le comprendre.

Pour ceux qui ne veulent pas rester dans la queue, à cette adresse, se trouve la PADA, Plateforme d’Accueil des Demandeurs d’Asile, un passage obligé pour les réfugiés avant d’entamer toute démarche administrative. Étape incontournable depuis la réforme qui a été promulguée fin 2015 et ajoutée pour simplifier le traitement des dossiers. Telle qu’elle nous a été présentée au départ en tout cas.

Les douze travaux d'Astérix, La Maison qui rend fou
Les douze travaux d’Astérix, La Maison qui rend fou

Avec, toujours en théorie, un accès garanti dans les trois à dix jours… Et dans la réalité ? … Jusqu’à plusieurs semaines, plusieurs mois d’attente … Tout dépend… Cela repose en partie sur la devise qui va de pair avec la nouvelle règle : ‘Premier arrivé, premier servi’. 

… Donc on va y passer la nuit, ou plutôt des nuits ? C’est bien ça ? … Et dormir ici… Quelle autre solution ? Le premier métro ne passe pas avant 5h30, les bureaux ne peuvent parfois traiter qu’une dizaine de dossiers sur la centaine de demandes journalières. Et de toute façon, nous n’avons nulle part où aller. 

Et surtout, nous devons absolument franchir ces portes avant que ne soient écoulés les 120 jours qui suivent notre arrivée en France.

Breakfast of champions, Beraat Gökkus

Et sinon ? … Sinon c’est le début de la catastrophe. La conduite en centre de rétention si on ne peut présenter de justificatif lors des contrôles de papiers, fréquents dans les environs de France Terre d’Asile. Le risque de la PA, la ‘procédure accélérée’, qui donne quinze jours à l’OFPRA pour statuer sur le dossier et qui présente davantage de risques d’enfermement et d’expulsion.

D’accord, on a saisi. On revient faire la queue. Les mots ‘simplification’ et ‘accélération’ ne sont pas bon signe ici, semblerait-il. Remettons-nous donc dans la file, entre ceux qui ont leur ticket pour décrocher l’entretien à la Préfecture et ceux qui attendent un rendez-vous pour le rendez-vous.

Ne plaisantez pas. Cela finira peut-être par nous mener quelque part. On ne sait jamais. Enfin, si nous ne nous sommes pas trompés d’endroit, bien sûr, car la PADA ici présente ne s’adresse qu’aux demandeurs d’asile isolés et aux couples sans enfants. 

Breakfast of champions, Beraat Gökkus
Breakfast of champions, Beraat Gökkus

Avouons-le, nous sommes perdus. Il va falloir s’y faire. La foule, les directives contradictoires, les rires et les bousculades. Quelle comédie. Tout ça pour réussir à nous placer les uns derrière les autres. Poser des plots et des lignes partout, qui ne mènent nulle part. Et qui ne retiennent personne.

Ni les riverains choqués par les conditions de vie imposées aux réfugiés et par leur quartier qu’ils ne reconnaissent plus. Ni les policiers qui aimeraient davantage d’ordre. Les salariés de France Terre d’Asile débordés et mis à mal dans leur vocation de travailleurs sociaux. Les passants, effrayés ou curieux.

Sans oublier les demandeurs d’asile qui auraient peut-être préféré passer la nuit ailleurs et changer de décor enfin.

Les douze travaux d'Astérix, La maison qui rend fou
Les douze travaux d’Astérix, La maison qui rend fou

Tout le monde est d’accord pour dire que la situation est inacceptable. Cette idée-là, au moins, est unanime. Alors pourquoi le drame se rejoue-t-il depuis deux ans déjà et plus de 40 000 réfugiés ? Dans un lieu où, il est vrai, nous aurions tous pensé que cela se passât autrement.

Que l’improvisation ne doive pas pallier la faiblesse des moyens octroyés, que l’entracte ne soit pas dépendant de la gentillesse des voisins, ni ce petit-déjeuner de roi le seul encouragement avant de reprendre la partie. D’autant qu’il faut, ….encore une fois…, faire la queue.


 

Disparition, quai de Jemmapes

Breakfast of champions, Beraat Gökkus
Breakfast of champions, Beraat Gökkus

Et fournir tant d’efforts pour disparaître finalement, un jour de mauvais augure, à la sortie du métro. Image d’une réalité défavorable pour nos champions. Vêtements, chaussures, lits d’appoint, sans leurs propriétaires. 

Parce qu’il se doutait de la tournure que prendraient les événements et qu’il ne pouvait oublier, Beraat est revenu sur les lieux, à plusieurs reprises et a filmé l’attente, la disparition, la réapparition. Sur un intervalle d’un an et demi. Trois actes en boucle qui nous ramènent à chaque fois contre des barrières. 

Ces fameuses portes de France Terre d’Asile, closes, comme celles des cars de police et qui ne veulent rien laisser passer. Vitres opaques qui renvoient maintenant notre égarement et nous laissent, comme nos héros, bloqués à l’extérieur, à espérer que tout ira bien pour eux.

Breakfast of champions, Beraat Gökkus
Breakfast of champions, Beraat Gökkus

Et à vouloir connaître la résolution de l’intrigue, s’il y en a une. Ce qu’il est advenu de ce campement provisoire, ce qu’ont fait les pouvoirs sociaux et politiques de nos proches, ce qu’ils ont-ils fait pour eux.

En fait, nous ne le saurons pas. Les derniers plans du court métrage montrent autre chose.


 

Hiver, Canal Saint Martin

Breakfast of chamions, Beraat Gökkus
Breakfast of chamions, Beraat Gökkus

Février 2018, à deux pas de l’ancien, juste en dessous des bureaux, le nouveau campement provisoire. La situation n’a pas changé.

Tout a gelé, on pouvait s’y attendre, y compris les conditions de vie des réfugiés-résidents. Les quelques camarades se réfugient dans la tente ou près du feu. Il n’y a plus d’oiseaux. Pas trace de police non plus pour le moment. On dirait que nous sommes seuls cette fois. 

Peut-être pour comprendre ou parce que j’espérais, je-ne-sais-quoi, au juste, je suis allée à Jaurès moi aussi. J’ai vu les gens regarder le spectacle. Depuis le balcon, au-dessus du Point Éphémère. Penchés sur la balustrade, sans doute fascinés par ce village dans la ville, au bord de l’eau. Décor irréel de tentes multicolores estompées par la neige.

Pigeons

Je me suis arrêtée cinq minutes et j’ai observé le feu en bas, les membres du service social qui apportaient de quoi manger, accompagnés par un policier, souriants.

Alors que je m’appuyais sur la rambarde, un jeune homme qui demeurait dans l’une de ces tentes s’est moqué : ‘You look at that? You think it’s beautiful ? … It’s my country’. Je ne sus quoi répondre à cet instant, je sais rarement quoi dire dans ces cas-là. Mais là, j’avais trop froid pour réfléchir.

Un dernier indice avant de fermer le rideau. Cette nouvelle installation va disparaître, encore, d’ici fin mars. Peut-être pour de bon cette fois. Les riverains, excédés, ont fini par obtenir gain de cause. Menaçant d’entamer une grève de la faim si on ne trouvait pas d’autres locaux, mieux adaptés à l’accueil des migrants. C’est donc chose faite et la PADA va déménager dans le dix-huitième, boulevard Ney.

L'exil
L’exil

Il ne restera bientôt de tout cela que des souvenirs et quelques images. Du cinéma pour entrevoir ce qui se passe à côté de nous mais aussi pour approcher la situation qui frappe des milliers de gens depuis un moment déjà, dans l’Union européenne. Du moins quand ils parviennent à y entrer puisqu’il arrive que les files d’attente et les murs se dressent avec une résistance trop forte pour qu’on en vienne à bout.


 

Épilogue librement adapté de la dernière scène

Court métrage demandeur d'asile

 

Allez, courage, levons-nous. Faisons glisser la fenêtre de notre abri, affrontons la lumière blanche du matin et les reflets brillants du Canal. Et tant pis si les tartines de nutella ne sont plus là pour nous accueillir. C’est pas grave. Sortons quand même voir ce qu’il y a au-delà des tentes et du boulevard, numéro 127.

Vers les berges lisses, à portée de nos pas qui résonnent sur les toiles glacées. En espérant un deus ex-machina. On n’a pas le choix, au moins pour le moment. Et pourquoi pas retrouver ces enfants qui s’amusent sur la rive, et qui nous accueilleraient de l’autre côté, là où la neige est un jeu ? Et si on n’y arrive pas, continuer en suivant le courant, tenter quand même de passer les barrières. 

Là où les fleuves encore sont guéables, là où les neiges encore sont guéables, nous passerons ce soir une âme non guéable…

Et au-delà sont les grands lés du songe, et tout ce bien fongible où l’être engage sa fortune…

Désormais cette page où plus rien ne s’inscrit.

Saint John Perse – Neiges IV

Court métrage demandeur d'asile

 


 

Court métrage demandeur d'asile

Beraat Gökkus est un réalisateur turc qui a lui-même vécu la situation qu’il décrit dans son film. Également journaliste pendant des années, il est arrivé en France il y a environ deux ans suite aux problèmes auxquels il a été confronté dans le cadre de son travail. Son premier court-métrage réalisé en France, Breakfast of Champions a reçu plusieurs prix.

Beraat n’a jamais cessé de dénoncer les manquements politiques et sociaux dont il a été témoin. Résident à la Maison des Journalistes, il prépare actuellement deux courts-métrages autour des questions de la liberté d’expression et du racisme. Il écrit également le scénario de son prochain film qui reviendra sur les difficultés que peuvent rencontrer les artistes dans son pays d’origine.

Voici le lien vers le trailer du court métrage :

Breakfast of Champions

Court métrage demandeur d'asile


Quelques regards sur la situation à la PADA, 127 boulevard de la Villette

Lettre ouverte de salarié(e)s de la PADA gérée par France terre d’asile, Paris 19ème

Action et paroles du collectif des riverains

 

Quelques informations plus générales sur le rôle de la PADA :

Le Parcours des demandeurs d’asile par France Terre d’Asile

Le Groupe d’Information et de Soutien des Immigré(e)s

Conditions d’accès au droit d’asile – La Cimade

 

Pour avoir un point de vue sur les difficultés que rencontrent les réfugiés en Europe :

Un article de Basta ! sur le drame qu’ils vivaient il y a un an, en de nombreuses places :

Court métrage demandeur d'asile


Et un peu plus de cinéma :

Quelques idées de courts métrages proposées par Amnesty International pour mieux saisir la situation des réfugiés

Sept courts métrages

Court métrage demandeur d'asile

Un point de vue sur la situation des migrants il y a un siècle avec humour et happy end.

Charlie Chaplin – The Immigrant

The Immigrant, Charlie Chaplin
The Immigrant, Charlie Chaplin

Et les réalisations de Beraat Gökkus :

Son premier court métrage : Ki(L)lik

Et : Entre-retiens

Entre-retiens, Beraat Gökkus
Entre-retiens, Beraat Gökkus
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