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Des briques et des rêves – Sediqa Dawlat

Sediqa Dawlat a filmé pendant un an et demi le travail des enfants à la briqueterie dans une petite ville d’Afghanistan. Elle a accepté de répondre à certaines de nos questions.

Tout d’abord, merci à toi Sediqa. Ton film est très touchant et nous avons plein de questions pour toi.

À commencer par celle-ci : Comment t’est venue l’idée de filmer le travail des enfants à la briqueterie ?

 

À côté de la maison de mon frère, il y avait une fabrique de briques. Chaque fois que je passais devant, quand j’habitais en Afghanistan ou que je venais rendre visite à ma famille, je voyais les enfants travailler très dur. Je ne pouvais m’empêcher de me poser beaucoup de questions : À quoi pensent-ils ? Sont-ils tristes ? Quels sont leurs espoirs ?… Je voulais les filmer depuis un moment déjà. J’ai donc commencé à écrire le scénario de mon futur documentaire.

Quand je suis rentrée en contact avec les enfants, cela m’a permis de me rendre compte que je m’étais en partie trompée. Ils ne sont pas enfermés dans leur tristesse ni dans leur travail tout le temps. Malgré leur quotidien difficile, ils s’amusent. Ce sont des enfants donc, même dans la fabrique, ils trouvent quelque objet pour jouer. On peut voir l’exemple de la vieille voiture dans le documentaire, un reste de la guerre dont ils réinventent l’utilisation.

C’était des images vraiment intéressantes pour moi. Quelque part, en même temps que ces enfants fabriquent des briques, ils fabriquent leur histoire, leurs rêves, ils cherchent toujours un moyen pour être heureux, même dans les situations difficiles. Il y a une part de beauté dans cette vie-là et j’admire beaucoup leur courage, c’est également ce que j’ai essayé de montrer.

Peux-tu nous parler un peu du tournage ?

 

Ça a été un peu compliqué au début. Je dois préciser qu’il est déjà difficile d’être une femme en Afghanistan, alors être une femme qui se promène avec une caméra, vous pouvez imaginer… Lorsque j’ai décidé de filmer les travailleurs, tout le monde a commencé par me regarder avec de grands yeux et j’ai mis au moins quatre ou cinq mois pour qu’ils s’habituent à ma présence.

De plus, ce n’était pas un quartier résidentiel et le lieu n’était pas très sûr notamment pour les scènes de nuit. Pendant tout le temps du tournage, soit environ un an et demi, j’étais accompagnée par une équipe importante que je renforçais au besoin avec des hommes de mon entourage.

J’ai tenu bon car le sujet me tenait à cœur, le lieu aussi. Cette fabrique a une forte symbolique pour moi. Pendant la guerre, de nombreuses personnes sont mortes là-bas. C’est un lieu chargé. Il y a un peu de l’histoire de mon pays dedans.

Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur la fabrique et sur les tâches des enfants ?

 

La fabrique existe depuis très longtemps. Dans le documentaire, on peut apercevoir de petites tours qui étaient les bâtiments où on fabriquait les briques il y a plusieurs années, selon des méthodes plus anciennes. En 2008, au moment où je tournais, les enfants travaillaient déjà d’une autre façon, calquée sur le modèle des fabriques pakistanaises. Cela permettait d’avoir une production beaucoup plus industrielle.

Pour expliquer un peu leur technique, concrètement, cela consiste à allumer un feu dans un tunnel creusé sous terre et à l’entretenir en le faisant courir sur les briques qui sont placées petit à petit, en boucle, dans le tunnel. Cela permet que les briques en bout de chaine soient cuites et prêtes à être retirées au fur et à mesure et qu’on les remplace par des nouvelles.

C’est un travail épuisant et assez contraignant car il ne faut pas laisser le feu s’éteindre. Les enfants vivent à la briquèterie, dorment dans une petite chambre, au-dessus du feu qui couve et se relayent même la nuit pour l’entretenir. Voilà pourquoi Abdullah explique qu’il laisse sa famille pendant vingt jours et un mois. C’est un travail qui est aussi dangereux. Parfois, les enfants se brulent ou se blessent.

Comment as-tu choisi les enfants ?

 

À vrai dire, je n’ai pas eu beaucoup de choix. Certains enfants ne voulaient pas être filmés et m’ont demandé d’apparaître le moins possible. Je me suis penchée sur la relation de Mehdi et d’Abdullah. Ils étaient très proches et avaient une très belle amitié.

Tu as encore des contacts avec eux ? Tu as eu de leurs nouvelles ?

 

Oui. Tout récemment encore. Hélas, Abdullah qui avait fait part de son espoir lors du documentaire de ne pas rester longtemps dans la fabrique, y était encore il y a deux ans. Mehdi, lui, a eu plus de chance. Il a repris l’école et est même parti à l’université.

On ne voit pas de jeunes filles dans la fabrique. Cela s’explique car c’est un travail plus adapté aux garçons ?

 

Non, les familles sont pauvres en Afghanistan et chaque petite main est utile pour les besoins du foyer mais une chose l’emporte sur le besoin, c’est le déshonneur. On ne laisse pas les femmes travailler de cette façon, à l’extérieur. Depuis le retour des talibans, autour de 2004, il y a un message qui est clair et sur lequel ils ne sont jamais revenu, c’est qu’ils n’acceptent pas la liberté des femmes, quel que soit le domaine.

La femme, c’est un sujet commun que l’on retrouve dans votre travail à toutes les trois. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

 

Je travaille sur trois sujets qui m’importent beaucoup et que j’exploite petit à petit dans les films auxquels j’ai contribué. Les enfants et les femmes bien sûr car pour moi ce sont deux groupes fragiles et qui sont particulièrement exposés aux agressions. Pour cette raison, je pense qu’on doit être solidaires.

Le dernier sujet qui m’occupe beaucoup est l’immigration. J’ai eu un parcours assez compliqué, arrivée à cinq mois en Iran car ma famille a fui mon pays. On peut dire que ‘ma tête a été fabriquée en Iran’. A vingt-cinq ans, je suis partie en Afghanistan, remplie d’espoir. Je voulais défendre les droits des femmes, agir pour mon pays mais ce n’était pas ce à quoi je m’attendais. J’ai vu que l’énergie ne suffisait pas ou alors qu’il en fallait toujours plus.

Et pour ce qui est de ta venue en France ?

 

En arrivant en France, fin 2012, je me suis rendue compte à quel point l’immigration est une étape difficile, une expérience qui nous brise quelque part, surtout lorsqu’on a passé trente ans. J’ai enfin compris ce qu’avait pu vivre ma mère, en laissant son pays pour l’Iran et mon père, ses responsabilités avec ses huit enfants. 

J’ai fait des petits boulots à droite à gauche, j’ai réussi à continuer un peu à travailler dans le cinéma en parallèle, en tant que monteuse par exemple. Ces dernières années ont été un passage douloureux pour moi. Ce qui me soulage, c’est que mes enfants sont arrivés ici à un âge où ils ne voient pas les choses comme moi. Ça m’a donné l’énergie de poursuivre.

Tu aimerais retourner en Afghanistan ?

 

Tu n’as pas idée. J’aimerais vraiment. Continuer de filmer, de parler de mon pays… Ça compte beaucoup pour moi. Pour l’instant c’est une situation trop difficile pour les artistes et nous sommes de nombreux réalisateurs à avoir du immigrer depuis 2010 mais je n’abandonne pas ce projet.

 

Quels sont tes projets ?

 

Actuellement, je travaille à un film en collaboration avec mon mari et des amis français. Je n’en dis pas plus, tu pourras le voir bientôt…

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