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Mehdi Yarmohammadi

Key Khosrow lui dit : « ce que cachent les autres n’est pas un mystère pour toi, et ce que tu ne caches pas est un mystère pour eux »
(s’adressant à Rostam, Livre des rois, III, 363, Ferdowsi)

 

Depuis longtemps déjà, je voulais vous parler de Mehdi Yarmohammadi mais sans y arriver. Plus encore que pour les autres histoires, j’ai écrit puis effacé. Je cherchais toujours plus d’informations sur lui et son passé, espérant vous transmettre les mêmes impressions que j’avais ressenties devant ses oeuvres.

J’ai finalement compris que je ne pourrais pas, qu’il y avait des choses qui restaient impossibles à dire et cela pour plusieurs raisons. Peut-être à cause d’un vécu trop difficile pour être formulé et surtout parce qu’on parle souvent mal de ce qu’on aime beaucoup. Et que j’aime trop ce que fait Mehdi pour bien le raconter.

The Sun, Mehdi Yarmohaamadi

Mais comme je n’abandonne jamais et que c’était un sujet qui me tenait à coeur, j’ai choisi d’inverser la quête, de partir à la recherche de l’objet, du trésor pour mieux approcher le maître, à la façon d’Indiana Jones. Passer la petite porte de la Cité des Arts et glisser dans ce monde des merveilles, apercevoir ce qu’on a tenté de nous cacher et ce qu’on essaye de nous enlever encore maintenant. Au passage, vous entraîner dans l’aventure, si vous le voulez, bien sûr, et vous donner la chance de voir aussi….

 

Carte de la Perse ancienne

…De l’autre côté du miroir. Là où tout commence. À quelques milliers de kilomètres et autant d’années en arrière, au-delà de certaines frontières, sous le sable du lac Hâmoun. Il y avait alors, dans la Perse ancienne une cité au pouvoir immense, dotée, dès l’âge de bronze, de techniques poussées pour la pêche, la médecine, de conceptions avancées dans l’organisation de la société, la spiritualité. La Shahr-e Soukhteh, la ville brûlée, disparue sans qu’on ait jamais pu en trouver la cause.

Mehdi Yarmohammadi a grandi tout près, à Zabol, au carrefour des frontières entre trois pays, Iran, Afghanistan, Pakistan, dans cette région délaissée, frappée par la pauvreté, par la sécheresse depuis plusieurs années et devenue une plaque tournante de la drogue. Une partie de ses études a été consacrée à montrer l’autre visage de ce lieu, sa beauté endormie, dissimulée derrière les peintures et dessins de milliers de poteries. Un paradis pour plusieurs générations d’archéologues et un labyrinthe de cachettes pour notre trésor.

Sistan, Zabol

Secret d’une cité deux fois oubliée et que Mehdi ramène à la vie à travers ses sculptures. Reprenant certains motifs, il en offre plusieurs versions, hommage fidèle à l’oeuvre originelle dans un premier temps puis empreintes d’un regard plus personnel et actuel. Il rend leur liberté aux poissons de la rivière Helmand, les relâchant loin de leur terre devenue aride, déchiffrant notre temps avec l’aide de ces témoins d’une civilisation vieille de plus de 5000 ans et qui n’avait rien à envier à celle de la Mésopotamie.

 

Poterie de Sharhe Soukhte
Esquisse, Sharhe Soukhte, Mehdi Yarmohammadi

 

Esquisse Sharhe Soukhte, Mehdi Yarmohammadi
Sharhe Soukhte, Mehdi Yarmohammadi
Sharhe Soukhte, Mehdi Yarmohammadi

 

 

 

 

 

 

 

 

Sharhe Soukhte, Mehdi Yarmohammad

Objets titilleurs, vestiges dénonciateurs, déterminés désormais à ne plus rester enfouis sous le sable. Voyageant jusqu’à Téhéran et attirant l’attention sur ceux qu’on ne voit plus, les laissés pour compte du Sistan. Communiquant un peu de la bravoure de Rostam et de la poésie dite à la cour des Saffarides. Sensibilisant sur la région, ses habitants et sa fortune unique. Déclinaisons des dessins de Shahr-e Soukhteh pour revenir à la richesse oubliée des Sassanides, à la terre sacrée des Zoroastriens.

Mehdi réalise ainsi des oeuvres qui composent avec la nature et réfléchissent l’oeuvre des hommes. Il alerte les siens sur les risques de l’oubli, de l’humain, sur les failles de la société. Sans briser les règles et sans heurter, il contourne les idées imposées aux yeux et aux esprits. Nous proposant un autre regard à travers ses voyages, ses expositions et ses cours en université. Il poursuit son dessein, efface les frontières avec douceur et dépasse les limites. Au Danemark, il expose en pleine nature, dans la baie d’Aarhus, une statue imposante de vie, ‘the bird’.

The bird, Mehdi Yarmohammadi

C’est peut-être là que la rupture s’est faite, au bord de l’eau, avec cette évocation rouge de sa réalité, tumultueuse. Et pourtant… son ‘oeuvre ne blesse pas la nature’, précise-t-il quand on s’interroge sur le choix du décor. Oui, mais alors ?… C’est qu’elle atteint les gens… La courbe rouge tranchant le fond bleu, traversé par des balles à la portée imprévisible, les barreaux et la boucle de la violence enfermant certains dans cet autre monde, invisible, matérialisé. Une oeuvre qui aurait pu lui coûter la prison et qui l’a finalement conduit jusqu’à nous.

À la cité des Arts et à l’atelier ‘Artistes en exil’, une nouvelle structure parisienne qui accompagne ceux qui souhaitent poursuivre leur création après avoir été contraints à fuir leur pays. Un cheminement personnel difficile pour Mehdi qui a perdu beaucoup dans le voyage mais qui nous a rapporté tout ce qu’il pouvait. Reprenant ses projets ici, recréant tout, avec une affection réelle pour la France et pour ses méthodes d’enseignement des arts, une source d’inspiration depuis longtemps déjà, à Téhéran.

 

Exil, Mehdi Yarmohammadi
Shirazi Art, Mehdi Yarmohammadi
Shirazi Art, Mehdi Yarmohammadi

L’exil qui se dépasse dans la création et dans son rôle de guide. Ici aussi et cela, même si nous pensons avoir la liberté de tout voir, Mehdi n’abandonne pas ses efforts pour montrer ce qui nous est caché. Chez la femme, par exemple, le sujet de sa prochaine exposition, corps habitant chaque partie de son atelier, devenu pour un temps le couloir de la beauté nue, vue sous un autre angle. Des fleurs au bronze et au papier crépon, chaque objet revêtant sa couleur et sa matière, dans l’esquisse d’un mouvement de bras, dans le jeu appliqué sur l’espace négatif. ‘Le sujet qui choisit le support’, pas l’inverse.

Voilà comment j’ai fini par m’y perdre, moi aussi, dans ce chemin déroutant. C’était inévitable. Je m’étais égarée dès le début, de toute façon. Partie à la recherche d’une sculpture dont j’avais entendu parler, arpentant les couloirs de la Cité Internationale des Arts, un petit papier à la main avec un numéro qui ne correspondait à aucune porte. Flânant d’un studio à l’autre,  jusqu’à faire la connaissance de l’artiste sans le savoir. Simple échange de regards avec un jeune homme silencieux qui contemplait les oeuvres d’une amie.

Mother, Mehdi Yarmohammadi

Par hasard, après quelques détours, je suis finalement tombée sur ‘Mother’ dans la cour de la cité. Entouré par les arbres, sur fond de ciel presque bleu, le cadeau à la France, terre d’accueil pour des milliers de demandeurs d’asile. La mère aimante, accompagnant ses protégés dans la spirale belle et fragile de la reconstruction. Seule face à l’oeuvre, je me suis posée de nombreuses questions, fascinée par ces petits êtres de bronze, ces réfugiés, et par le lien qui les attachait à la mère adoptive, soutien ou contrainte difficile à supporter.

Plus tard, lorsque j’ai enfin pu le rencontrer et échanger avec lui sur ce sujet, Mehdi ne m’a pas contredite, me laissant libre dans mon questionnement, me précisant simplement que l’art contemporain nous permettait de nous donner le choix de l’interprétation. Entre le figuratif et l’abstraction, le fantastique ou la féérie. Nous accompagnant simplement pour voir les choses autrement, défaire les apparences sans violence, dans le jeu d’abord puis dans l’appréhension complexe de la réalité. 

Détail, Mehdi Yarmohammadi
Cloud, Mehdi Yarmohammadi

 

 

 

 

 

 

 

Ajoutant aussi que ce qui avait toujours compté pour lui c’était de pousser les gens à ne pas écouter les mensonges qu’on leur donnait à voir, d’inciter ses étudiants à avoir un regard réaliste sur la société qui les entourait et ses oeuvres à renfermer autant de secrets que de force pour les distiller. Et de transmettre cette énergie toujours, comme une continuité entre le sculpteur et le spectateur, monde fantaisiste fait pour nous faire rêver, nous bousculer un peu et pour que nous puissions, nous aussi, nous souvenir et voir au-delà des vitrines.

La quête toujours… Ne pouvant oublier ce que m’avait dit Mehdi sur l’importance de connaître la richesse de son patrimoine et de son pays, j’ai fouillé encore dans les restes de la ville brûlée et j’ai fini par trouver une oeuvre singulière. Une poterie présentant plusieurs dessins de chèvres s’amusant près de quelques arbres, un objet qui n’avait pas attiré l’attention des chercheurs lors de sa découverte dans les années 50. Jusqu’à ce qu’on se rende compte, plusieurs dizaines d’années plus tard, qu’il s’agissait d’une succession organisée d’images composant, de fait, le plus ancien dessin animé du monde. Une des premières histoires à voir… et à raconter.

Poterie animée, Sharhe Soukhte
Sharhe Soukhte, Mehdi Yarmohammadi

 

Mehdi Yarmohammadi

Mehdi Yarmohammadi est un artiste peintre, sculpteur, poète, né en 1979 en Iran, à Zabol. Arrivé en 2016 en France, il est contraint d’y rester en raison de menaces qui pèsent sur lui dans son pays. Il poursuit son oeuvre à la Cité Internationale des Arts avec l’espoir de reprendre l’enseignement comme il le faisait par le passé.

Pour en voir un peu plus sur Mehdi :

Son parcours

Mehdi Yarmohammadi par lui-même

Son facebook

Venez dès maintenant découvrir l’une de ses oeuvres à l’exposition Artistes en Exil, dans les galeries du Palais Royal

Mehdi Yarmohammadi

Ce qui vous permettra de voir les oeuvres de quinze artistes de différents pays. L’exposition est prolongée jusqu’en juin.

Venez aussi à la Cité Internationale des Arts pour découvrir son travail sur le corps féminin. Date à venir très rapidement.

No title, Mehdi Yarmohammadi

 

Et pour ceux qui veulent pousser l’aventure :

Dans la cité de Shahr-e Soukhteh

 

Avec le héros mythologique du Sistan, Rostam :

Bonne lecture et bon voyage…

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