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Mon pays et moi – Fatima Lesani

Tout d’abord, merci beaucoup Fatima, d’avoir accepté de nous montrer tes oeuvres. Cela faisait longtemps que nous attendions ça. 

 

Peux-tu nous les présenter ? Évoquer les thèmes que tu as exploités ? Par exemple, pour la série ‘Mères et Immigration’, t’es tu inspirée de ton histoire ?

 

Cette série porte sur mon expérience de l’exil et sur celle de ma famille. Pour commencer, je dois dire que j’ai peu de souvenirs de mon pays, j’étais très jeune quand mes parents ont décidé de partir, par souci de sécurité et par espoir d’une vie meilleure. J’ai grandi en Iran où notre vécu en tant qu’immigrés a été très difficile. Nous avions la chance de parler la même langue, c’est vrai, et d’avoir une culture assez proche. J’ai aussi eu accès aux études et à l’Université, ce qui est un privilège. Mais sur le plan légal et juridique, nous n’avions pas les mêmes droits que les iraniens et nous nous sommes souvent heurtés à la discrimination.

 

Tu peux nous donner plus de détails sur la situation que ta famille et toi avez vécue ?

 

Pour donner un exemple, les immigrés doivent payer une taxe deux fois par an pour leur droit de séjour, il nous est aussi très difficile d’acheter une maison. Sans oublier qu’il y a beaucoup de moqueries et de plaisanteries sur les afghans. Quant à la nationalité iranienne, elle s’acquiert très difficilement. Légalement, c’est le père qui la transmet à ses enfants et il est très difficile de l’obtenir autrement… 

Après presque trois décennies passées en Iran, ma famille et moi-même nous sommes rendus compte que nous demeurions des étrangers. Ça a été quelque chose de difficile à vivre pour mes parents. Comme d’autres immigrés de première génération, ils ont compris qu’il y avait peu d’avenir pour leurs enfants et qu’ils allaient peut-être être contraints d’accepter de les voir partir pour tenter leur chance ailleurs, comme poussés du nid à nouveau.

À quel moment as-tu eu l’idée de dessiner ce que tu ressentais ?

 

J’ai muri ces réflexions pendant des années sans pouvoir les exprimer. À côté de cela, je me sentais aussi très concernée par la question du droit des femmes. Je travaillais en tant que graphiste en Iran. Petit à petit, mes idées ont abouti à différentes images de l’immigration vue par les femmes et par les mères. Et quand je suis partie pour la France, j’ai trouvé la façon d’en traduire une partie à travers cette série. J’ai essayé de représenter ce cycle de l’exil auquel il est difficile de mettre fin et dans lequel se seraient surement trouvés mes enfants si j’avais poursuivi ma vie en Iran. On ne sait pas quand ni comment ça évoluera…

Pour revenir à l’Afghanistan, qui est aussi le second thème prégnant dans tes oeuvres avec celui de la femme. Peux-tu nous parler du lien que tu entretiens avec ton pays d’origine ?

 

Je suis partie de mon pays avec ma famille, lors de l’occupation soviétique. J’étais très jeune, ce qui ne m’empêche pas d’avoir un attachement fort à mes racines. L’Afghanistan est le pays de mes parents, c’est aussi celui de mes ancêtres. Je me suis toujours sentie très concernée par l’évolution de la politique, par les problèmes que rencontrent mes proches et par tout ce qui touche mon pays de près ou de loin. 

 

À travers les portraits que tu présentes, on en voit un visage heureux et un peu festif. C’était une volonté de ta part de donner une autre image de l’Afghanistan que celle que l’on trouve souvent dans les médias ?

 

Dans mon œuvre, il était important pour moi de montrer ma culture, de la faire partager aussi. J’appartiens à l’ethnie des Hazaras, une partie de la population qui a beaucoup souffert de l’esclavage et de la maltraitance par le passé et qui souffre encore maintenant. J’ai voulu aller chercher un autre visage que celui que l’on montre de mon peuple habituellement. En Afghanistan, les Hazaras ne sont pas valorisés, ils ne sont pas considérés comme beaux. J’ai donc tenté de montrer que tout en nous était digne d’admiration, le regard, les arts, les traditions,…. Je me suis particulièrement intéressée aux costumes comme emblème de cette culture.

 

Pour réaliser ces œuvres, j’ai eu recours à Photoshop, ce qui m’a permis de laisser libre cours à ma créativité et d’initier une approche surréaliste avec des images poétiques et oniriques car c’est aussi un pays rêvé que l’on voit, celui qu’il aurait pu être. Ce qui ne m’empêche pas d’évoquer des sujets très actuels et politiques.

 

Justement, certaines de tes oeuvres montrent les niches dans lesquelles se trouvaient les statues de Bouddha dont nous avons énormément parlé lors de leur destruction en mars 2001. Peux-tu m’expliquer pourquoi tu as représenté leur disparition ?

 

Cela fait un moment que je m’intéresse aux statues qui étaient présentes dans la vallée. Après de nombreuses années, je ne peux toujours pas accepter le fait qu’elles n’existent plus car elles étaient le symbole d’une grande civilisation. Cela a touché tout le monde et a généré beaucoup d’incompréhension à l’international.

Je pense que cette place laissée vide nous interpelle par la force du message qu’elle fait passer. Dans le monde dit civilisé et moderne dans lequel nous vivons, il y a toujours des personnes qui tentent de détruire la culture et toutes les valeurs artistiques et scientifiques. Et ce monde, aussi civilisé soit-il, ne peut servir et protéger ces idéaux. C’est un drame pour moi.

Penses-tu retourner dans ton pays un jour ?

 

J’aimerais, oui. Plus tard, si je le peux, j’irai visiter ma ville natale et sa région. C’est une très belle région et la situation actuelle me fait craindre pour son avenir. J’aimerais, si je le pouvais, revenir en arrière, effacer tout ce qui est arrivé dans mon pays, la guerre, la présence de l’extrémisme. J’aimerais que nous ayons eu les moyens que les choses se passent autrement. Bien sûr, c’est impossible…, ce n’est qu’un rêve.

Si je le peux aussi, j’aimerais transmettre mes compétences dans mon pays, aux personnes qui n’ont pas accès à autant de ressources que moi sur le plan de l’instruction et des technologies. Et mon rêve serait d’organiser un festival d’art avec des échanges de tous les pays et, qui sait, si cela était possible, ouvrir un jour une agence de publicité.

Cela fait déjà deux ans que tu es en France. Peux-tu nous dire comment les choses se passent pour toi ? Quels sont tes projets ?

 

Oui, ça fait longtemps et pas longtemps à la fois. Ce n’est pas toujours facile bien sûr. Personnellement, je ne connais pas encore très bien la culture française, c’est aussi pour ça que des initiatives comme celles-ci sont très importantes pour moi. Avec Sedika et Marina, je me sens plus forte. Ensemble, nous pouvons nous appuyer les unes sur les autres, nous discutons, nous partageons… Nous trouvons des axes de progrès pour des projets futurs. Nous faisons évoluer les choses à notre hauteur. C’était aussi le but de cette rencontre. 

Et, sur un plan plus personnel, tu es contente de ta nouvelle vie ?

 

En France, je suis heureuse. Bien sûr, ce n’est pas tout rose car trouver un travail est difficile, apprendre la langue est difficile, la vie est chère, mais il y a aussi de très bonnes écoles, beaucoup de stimulation dans le domaine artistique et des gens très compétents, très professionnels. Sans oublier de préciser que j’aime beaucoup Paris. Ça m’encourage à continuer à chercher de nouvelles façons de m’exprimer et de créer.

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