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Vaincre la grisaille avec Azarakhsh Farahani

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Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le soir, il revient ; il se pose au pied de ma couche ; il me raconte ce qu’il a vu, les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les navires, les grands déserts vides qu’il a contemplés du haut des cieux, et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.

Le Simorgh dans le récit de Flaubert, La Tentation de Saint Antoine

Aujourd’hui que mes vacances s’achèvent comme elles ont commencé, devant un livre et un thé au bord du Canal Saint Martin, j’aimerais vous raconter une journée particulière qui a bouleversé mon été et vous emmener à la recherche de l’oiseau qui révèle ses mystères et ses trente visages à celui qui réussit à l’approcher. Plus dépaysant qu’une escapade à la plage, qu’en pensez-vous ? Même s’il n’est pas exclu qu’on s’arrête un instant à l’ombre d’un arbre en fleurs sur la mer de Farâkhkart.

Coeur Défense, 3ème étage

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Azarakhsh Farahani

Tout a commencé à la fin du printemps, un lundi plus pénible qu’un autre, parce qu’à la fatigue et au manque de vacances, s’ajoutait la déception de rater mon entrevue avec Azarakhsh Farahani, présent seulement le temps d’une exposition et de quelques concerts à l’Échomusée de La Goutte d’Or. Tout en ruminant de sombres pensées lors de mon trajet matinal et en me demandant comment excuser mon absence auprès de l’artiste, il me sembla évident qu’autour de moi, quelque chose n’était pas comme d’habitude.

Ce n’était pas seulement l’esplanade, trop calme pour un lundi matin, mais l’escalator qui y menait, en panne et sans bousculade pour une fois ; le métro, désert ; mon immeuble, encore endormi quand j’en descendis les marches quatre à quatre ce jour-là, emportée par le poids de mon ordinateur. Et, avant cela, une vision étrange que j’avais eue au réveil, dans la glace de mon salon. Alors que je tentais d’arranger ma coiffure comme je le pouvais, une nuée de moineaux s’était engouffrée dans l’embrasure, sous ma fenêtre, nullement effrayée par ma présence et sans doute encouragée par le silence.

Simorgh
Azarakhsh Farahani
Azarakhsh Farahani
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Azarakhsh Farahani, détail
 

J’eus presque peur, envisageant un événement particulier qui m’aurait échappé, et le sourire des gardiens, lorsque j’arrivai devant les portes à demi closes des tours de La Défense, loin de me rassurer, me donna à penser que cette ambiance inhabituelle était peut-être due à un renforcement du plan Vigipirate ou à un retard de ma part, bien plus grave qu’à l’accoutumée. Jusqu’à ce qu’un homme en complet, l’air sérieux, me lance d’un air complice et enthousiaste en se hâtant à mes côtés vers l’ascenseur :

‘ – Heureusement qu’il y a des courageux, même aujourd’hui !’

Car aujourd’hui, réalisai-je enfin, c’était le lundi de Pentecôte. Soulagée et perplexe, en me demandant comment une information de cette importance avait pu m’échapper, encore une fois. Peu importe, l’espoir de fuir cette prison de verre, ne serait-ce que quelques heures de plus, me revint, et se confirma à mesure que je m’enfonçais dans le couloir obscur, la moquette grise du troisième étage étouffant mes pas. Il n’y avait personne au bureau. Je n’avais plus une minute à perdre. J’abandonnai mon pc, saisis la première porte conduisant à la sortie et courus retrouver Montmartre.

 

Échomusée, Cargo 21

Un simple message de l’artiste m’avait confirmé la possibilité de se retrouver sur la Butte ou dans le quartier de La Goutte d’Or, dans lequel il pouvait m’accorder une heure. N’ayant pas le courage de le rejoindre sur la colline, je choisissais l’Échomusée de la rue cavé, 21, et en profitais pour me promener dans ce quartier près duquel j’avais vécu pendant des années à mon arrivée à Paris, sans le connaître vraiment.

 

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Azarakhsh Farahani

Je passais Barbès, flânais dans les épiceries de la rue Poissonniers, étonnée par les vitrines de ce monde que j’avais oublié, par la tranquillité de ceux qui se retrouvaient pour discuter dans le jardin, la queue qui s’était formée dans une cour, dans l’attente du repas du ramadan. Je finis par oublier l’heure et, après m’être rendue pour rien au travail, me mis en retard pour une interview que j’avais si peu préparée. Voyant se profiler un nouvel acte manqué, je remontai à toute vitesse la rue Caplat, la rue des Gardes, le square Léon en espérant rien d’autre que de ne pas perdre complètement l’occasion de cette rencontre.

Quand j’arrivai enfin, toute essoufflée, je ne trouvai pas Monsieur Farahani comme je le craignais mais l’hôte du lieu me rassura en m’accueillant et m’invita à faire un tour. Il ne devait pas être loin, il fallait juste être patiente… Je marchais le long des allées colorées de dessins, de symboles, mettant en scène ses personnages et sa musique, filant dans une traversée aquatique, la tête dans les nuages. Azarakhsh était juste là, derrière les murs de l’Échomusée. Il mangeait de la pastèque.

Azarakhsh Farahani
Azarakhsh Farahani
Azarakhsh Farahani

Surprise en l’apercevant alors que je le croyais encore en train de contempler la vue sur Paris depuis le parvis du Sacré Cœur, je m’assis à la table qui se trouvait à l’entrée, détournai les yeux et feignis de me concentrer sur ses tableaux. Dans l’esquisse d’une critique sociale ou politique, un homme esseulé, ange aux ailes modestes et à l’origine aussi assurément, trônait innocemment sur l’assiette d’une charmante table dressée, tout prêt à être dévoré. Par qui ? Sans doute par d’autres, plus puissants… Au-dessus de lui, passait le Simorgh, son sourire énigmatique et un peu moqueur, rejoignant le soleil.

Dans le Livre des Rois, une histoire raconte ‘que si l’on place un miroir devant la créature fantastique, l’image reflétée éblouira jusqu’à l’aveuglement tout regard ayant aperçu le reflet de l’oiseau mystique.’ Je suivais, amusée, les courbes multicolores qui composaient l’être de lumière s’enroulant dans le ciel froid, si calme. Dans le feuillage magique fourni à profusion par son corps éthéré et couvrant en partie son squelette apparent, j’apercevais les redoutables lames blanches dont une seule avait suffi pour éteindre à ce monde le vaillant guerrier Esfandyar.

À ce moment-là, l’auteur de l’illustration passa devant moi, vaquant à ses occupations d’un air tranquille. Je le voyais de près pour la première fois, jeune et joli profil suivi de ses boucles brunes plus rebelles encore que les miennes… Ce n’était pas un mais une dizaine d’yeux qui m’observaient depuis l’angle du mur, dans une dispersion de perles flamboyantes. La multitude de traines somptueuses indépendantes nées de ces graines miraculeuses s’enroulaient comme des serpents et se développaient à n’en plus finir, abolissant toute perspective, enveloppant l’espace de telle façon qu’il paraissait difficile d’échapper au Simorgh comme à cet univers singulier.

Je feuilletais fébrilement mon carnet de notes en recherchant la page blanche que j’allais remplir. Plus d’échappatoire cette fois, il vint s’assoir en face de moi en souriant et après m’avoir proposé un morceau de fruit, il commença par me demander avec humour pourquoi les premières pages griffonnées de mon carnet étaient à moitié déchirées. Il me laissa le temps de me préparer et sans attendre de réponse trop sérieuse ou de question trop pointue, il se mit enfin à me parler.

 

De sa passion pour la musique, des journées de travail qu’il y consacrait, du regret de ne pouvoir en faire encore davantage, de ses influences et de ses reprises enjouées. De l’énergie qu’il mettait à effacer la grisaille de la routine à travers ses concerts, ses dessins, à montrer le visage d’un Iran multiple et coloré, dépeint avec humour, refusant de son trait élégant l’image uniforme qu’on donnait parfois de son pays et chantant pour tous, y compris les laissés-pour-compte.

Sur le moment, je restais surprise d’autant de spontanéité et de gentillesse. Au milieu des plantes, des dessins, de la pastèque, sous les regards du Simorgh qui entraînait dans son sillon de couleurs vers des cieux plus élevés, j’embarquais pour autre chose.

 

Bus 60

Et puis il disparut soudain, parti dans une autre discussion très animée, au téléphone cette fois. Un début de dispute avec un ami qui, visiblement, l’avait agacé. Je sentis que l’entrevue approchait de la fin, m’apprêtai à le remercier et à le laisser s’esquiver mais il était toujours là. Il continuait de me parler,… Des raisons de sa colère, de la nécessité d’aller chercher certaines affaires, de son voyage, de son ami… Et tout en attrapant son sac et sa veste, il se tourna vers moi, ‘Alors, on y va, vous venez’. ‘On continuera l’interview sur le chemin’.

 

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Azarakhsh Farahani

Je me retrouvai presque à courir dans la rue pour attraper le bus 60 comme je le faisais il y a de cela neuf ans, lorsqu’il me déposait chez moi, à côté de la mairie Jules Joffrin. Les murs du dix-huitième défilaient sous mes yeux et mon passé. Rien n’avait changé. C’était le même bus trop petit avec la foule, la fatigue, la pagaille lorsqu’il s’agissait de descendre ou de laisser monter, cela à chaque arrêt. Mais devant moi, un grand musicien, acteur et artiste avait accepté de raconter son histoire et parlait inlassablement sans que je puisse vraiment le suivre, me laissant seulement sa voix en souvenir dans un coin de mon téléphone.

Loin de la Défense, du bureau, du passé, le poids du temps et celui des apparences me quittèrent. Le bus filait avec Azarakhsh qui se faufilait parmi les gens et tentait de sortir avant l’heure et la bonne station, toujours prêt à repartir ailleurs. Avant de me laisser, il m’entraina devant l’entrée d’un grand immeuble, dans un petit jardin, et me regardant comme s’il me voyait pour la première fois, il me demanda comment je m’appelais.

Je me mis à rire puis je partis attendre sur un banc. Par distraction, je regardais d’anciennes gravures du Simorgh. Il y avait quelque chose d’effrayant chez cet être mystérieux, aux longues griffes, mi-oiseau, mi-mammifère, qui, au prix d’un périple dangereux, acceptait parfois de vous mener à son refuge inaccessible, caché au sommet d’un arbre, d’une montagne ou en pleine mer, je ne sais plus…

Le soleil descendait à travers les branches de l’orme dans l’enceinte de cette résidence inconnue du dix-huitième arrondissement et me reposait tant que je laissais partir le plus léger des guides en redoutant un peu moins de croiser son regard à l’avenir.

C’était une belle journée, de celles qui vous feraient presque retrouver Cœur Défense avec joie. En tout cas qui vous y font revenir avec la certitude que vous quitterez la tour un jour et que ses couloirs comme ceux des petits bus offrent parfois des détours inattendus, des portes ouvertes vers l’ailleurs. Pour peu que l’art et l’artiste nous fassent accepter ce voyage sans condition.

En attendant la prochaine fois, bonne route à toi Azarakhsh et continue de nous faire rêver par ta musique et par tes images, toute place où infuse ta présence.

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Azarakhsh Farahani

 

« Son incantation parvient à tous, mais seul un petit nombre lui prêtent l’oreille. Toutes les connaissances dérivent de son incantation, de même que celle-ci est à l’origine de l’inspiration musicale comme aussi de tous les instruments de musique, lesquels ne font que la traduire.« 

Sohrawardi, Safîr-e Sîmorgh (L’incantation du Sîmorgh)

 


 

Azarakhsh Farahani

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Azarakhsh Farahani est né en 1981 à Téhéran. Il a commencé la musique dès son plus jeune âge, joue de la guitare depuis qu’il a dix ans et a écrit sa première chanson à vingt pour son groupe Koochneshin. Il est également acteur et a été nominé pour ses performances au Cinéma à plusieurs reprises. Illustrateur reconnu, il a offert le temps de quelques jours une très belle exposition, Couleurs, présentant certains de ses dessins réalisés au feutre à l’Échomusée de La Goutte d’Or.

Il mêle ses différents modes d’expression, le dessin, la musique, le chant et son jeu d’acteur pour nous faire basculer dans son univers onirique imprégné de ses créations originales et animé par son énergie irrésistible.  Son personnage d’ « Azarakhsh le musicien » dans le film de Parviz Shahbazi’s, Malaria en est une illustration ainsi que ses concerts où l’on peut admirer son talent de mise en scène et sa composition musicale si travaillée et naturelle qu’elle en paraît parfois improviséeSon registre est varié, entre pop, jazz et rock. Ses reprises également puisqu’on peut aussi bien l’écouter chanter et s’approprier des airs du chanteur iranien, Abbas Ghaderi, que ceux des Pink Floyd comme ‘Hey you’.

Il voyage beaucoup, tisse un lien entre les différentes cultures tout en racontant son pays et en abordant les sujets qui lui tiennent à cœur comme les disparités sociales, la diversité culturelle, la liberté, le voyage, le rêve. Il expose aux États-Unis, en Allemagne, en France…

Pour en voir un peu plus, le lien vers son instagram

@farahaniazarakhsh

Pour en entendre davantage

Koochneshin on Soundcloud

 


 

Voici pour mieux approcher l’univers musical d’Azarakhsh Farahani, une ébauche de traduction de l’une de ses chansons.

Mobile

Mobile
Détail animation pour Mobile, Azarakhsh Farahani

Mobile 

J’ai acheté un téléphone

Il est mieux que l’ancien que j’avais

Sur son profil, je vois beaucoup de choses intéressantes

Ses caractéristiques détaillées :

Caméra photographique,

Chargeur

Réglage du cadre

Avec une garantie d’un an et quelques mois

Plusieurs jeux

Calculatrice

Ecouteurs

Fonctionnalités

Capacité de le diffuser en MP3.

Dommage qu’il ne soit pas livré avec une main

Qui me caresse dans mes nuits,

Qui empêche mes pleurs

De tomber sur l’oreiller

Avec un an et plusieurs mois de garantie.

Je joue de plus en plus avec mon portable,

Mes yeux voient un icône pour la première fois,

j’ai un bouton pour gonfler une main qui peut

Caresser dans les moments de souffrance et de peur.

Je laisse mon portable sur mon oreiller.

Je suis très surpris. Soudainement

Je me souviens de quelque chose,

Je peux accéder aux fonctionnalités

Pour un minimum de quelques pièces.

Ça ne sert à rien. Moi, je n’ai pas d’argent.

Le texte original :

 موبابیل یه موبایل خریدم به تازگی خیلی بهتر از گوش قبلی .تو پروفیل میخونن چیزای جالبی.نوشته مفصل از امکانات جانبی.دوربین عکاسی شارژر قلمی تنظیم قاب.با یکسال و چند ماه گارانتی.انواع بازی ماشین حساب هنزفری.قابلیات پخش ام پی تری.کاش تو امکاناتش یک دست هم داشت که با نوازش گونه هام در شبهام اشکم رو بالشت نمی شد رهاااااا با یکسال و پنج ماه گارانتی.بیشتر باهاش ور می رم و یهو میفهمم دفعه اول یه ایکون و تو منو ندیده چشمم.یه دکمه داره مخصوص باد شدن یک دست که میتونی نازت کنه موقعی رنج و ترس.گوشیرو می زارم رو بالشت هیجانزدم یهو یاد چیزی میوفتم سرویس چند هزار تومان است کم کم هیچ نمیدونم.من که دیگه پولی ندارم.

Écoutez aussi la chanson Dokhtare Bandar


 

Échomusée – la Goutte d’Or

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Échomusée – La Goutte d’Or, Monsieur Le Chat, un des pensionnaires

L’Échomusée – La Goutte d’Or est un espace associatif très actif. Auparavant nommé ‘Cargo 21’, il a été fondé par Jean-Marc Bombeau, il est aussi géré par des habitants-bénévoles du quartier et présente de nombreuses expositions d’artistes confirmés ou émergents. L’association est aussi un centre de ressources autour de la création artistique, en rapport avec le quartier.

Je profite de cette courte évocation pour remercier toute l’équipe qui s’est montrée d’une ouverture et d’une gentillesse sans limite. J’ai découvert un endroit passionnant, plein d’initiatives et qui fait participer ceux qui aiment l’art et la création.

Entre autres choses, l’association propose :

  • Expositions à thèmes
  • Les expositions personnelles de jeunes artistes
  • Organisation d’expositions collectives
  • Expositions hors murs
  • Concerts en relation aux expositions
  • Ateliers de créations d’artistes pour de l’événementiel

L’espace nous a aussi présenté récemment l’exposition Lou et ses mondes imaginaires, une bonne occasion de partir en voyage encore une fois.

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Le Simorgh

Un personnage fascinant découvert en compagnie de l’artiste et qui a une place très importante dans la littérature et la mystique persane. Nous retrouvons beaucoup d’échos de certains aspects de sa symbolique à travers le Phénix.

Pour en savoir plus sur l’oiseau légendaire du Shâhnâmeh, voici un très beau texte de La Revue de Téhéran (dont proviennent également les miniatures et gravures citées) :

Le Simorgh par la Revue de Téhéran

 

 

2 comments

  1. Bravo à toi, cela fait bien voyager et résume bien le plaisir que nous avons partagé en la présence de Azarakhsh
    bien à toi et au plaisir d’autres rencontres
    Amitié
    Jean Marc

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