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Waiting

Beraat Gokkus

J’aimerais que ma vie ne laissât après elle d’autre murmure que celui d’une chanson de guetteur, d’une chanson pour tromper l’attente.

André Breton

 

En me rendant au vernissage de ‘Waiting’, j’ai commencé par faire ce que je fais habituellement dans ce type d’événement très animé, à savoir choisir entre me réfugier auprès de l’ami qui m’avait invitée ou partir dans un coin feuilleter une brochure. Mon ami étant déjà bien occupé, j’ai opté pour la seconde solution en attrapant au passage le premier document sur lequel je tombai et qui me permettrait de m’occuper les mains et l’esprit.

En l’occurence le petit livret laissé à disposition sur la table d’accueil….et que j’ai fini par lire en entier. Le récit drôle et triste à la fois d’Ahmad al Gabr, l’analyse de Larbi Graine, le beau texte de Mariam Mana, les poèmes d’Abdelmoneim Rahamtalla. Les témoignages et réflexions de journalistes aux histoires très différentes, tous parvenus à la Maison des Journalistes après avoir échappé à des conflits dans leur pays d’origine et qui sont ou étaient dans l’attente de leurs papiers, d’une autre vie.

Pendant un instant mon esprit n’était plus là, au vernissage, au milieu de tous ces gens que je ne connaissais pas et je me suis souvenue comment, petite, la lecture me distrayait de l’attente, me permettait d’échapper au moment présent. La lecture d’abord, puis la musique, le cinéma et toute forme de création me poussaient à aller vers autre chose, à m’évader d’un endroit ou d’une période inconfortables, le temps que ma vie change vraiment.

Mortaza Behboudi, Waiting
Mortaza Behboudi, Waiting

Attendre, mais attendre quoi ? La référence à Beckett tombe bien, lui qui, en écrivant En Attendant Godot au lendemain de la seconde guerre mondiale, nous livrait un monde esseulé, vidé et désenchanté après avoir connu la destruction et une sauvagerie sans précédent. Un lieu où ne persiste qu’une “Route à la campagne, avec arbre” et sur laquelle Vladimir et Estragon, deux vagabonds, attendent en vain la venue de Godot, l’espoir disparu.

Ici, un dénuement semblable pour ces journalistes, contraints à laisser derrière eux leur monde meurtri. Après avoir été confrontés à la guerre dans leur pays, après avoir dû abandonner leur travail et souvent leur famille, ils se heurtent à l’impasse administrative dans le pays dans lequel ils pensaient avoir trouvé refuge. Prison de papiers après la prison de fer, avec des peines aussi lourdes, prolongées parfois jusqu’à plusieurs années pour un demandeur d’asile.

Mortaza Behboudi, Refugees waiting for food
Mortaza Behboudi, Refugees waiting for food
Attente pour le ravitaillement sous l'occupation
Attente pour le ravitaillement sous l’occupation

Alors quoi faire ? Pas de choix. Attendre pour survivre. Comme pendant l’occupation, il faut faire la queue pour manger, la queue pour se faire comprendre, la queue pour exister. La queue pour avoir le papier qui permet de faire enregistrer sa demande donc d’avoir un endroit pour dormir, la queue pour avoir le papier qui donnera le droit de travailler.

L’attente qui tue, qui exaspère. Attendez pour vivre s’il vous plait. Et faites la queue. Ahmad al Gabr décrit avec un certain humour ses péripéties pour accéder au guichet de France Terre d’Asile en faisant référence à la fameuse carte rouge, le passe droit pour le bonheur qui se révèlera au final un simple papier pour avoir un autre papier, autre pavé du Labyrinthe dont on ne sort jamais.

Mortaza Behboudi, Camp Eleonas à Athènes
Mortaza Behboudi, Camp Eleonas à Athènes

Au camp d’Eléonas pourtant, les enfants filmés par Mortaza Behboudi semblent s’amuser, ignorant l’attente qui les retiendra peut-être encore des mois à Athènes avant qu’ils ne retournent vers la Turquie, parfois séparés d’une partie de leur famille pour de bon. Car depuis l’accord signé avec l’Union européenne en mars 2016, le renvoi systématique des migrants est prévu y compris celui des demandeurs d’asile. Un espoir qui s’amenuise de jour en jour.

Et une attente qui s’exaspère, enflée par les contradictions, les aberrations qu’on leur impose. Comme le papier de non-expulsion que reçoivent les « migrants » à leur arrivée et qui stipule qu’ils ont jusqu’à trois mois (six mois pour les Syriens) pour quitter le pays alors que, dans le même temps, il leur est défendu de s’approcher des frontières. Rien d’étonnant alors à ce que les hommes soient poussés à des extrêmes comme les trafics parallèles, les tentatives de fuites à tout prix.

L’attente dont on ne parvient plus à se débarrasser, non évincée par les éclats de rire des enfants, palpable dans les  disputes, les cris d’indignation et même dans le silence. Qui s’insinue jusque dans la solitude de la chambre de Beraat Gokkus à son arrivée à la Maison des Journalistes. Un moment de répit, un lieu de repos mais sans illusion. La froideur et le vide, seulement meublés par quelques objets, la valise, l’ordinateur, le nécessaire de toilettes, habillage sommaire de cette vie, qui se sait passante plus que résidente. L’attente regardant l’attente. Photographie d’un ami lui-même exilé, contemplant un ailleurs prometteur. Peut-être.

Beraat Gokkus, First night in MDJ
Beraat Gokkus, First night in MDJ

L’attente lassée. Oui, on se rapproche de plus en plus de Beckett, L’impossibilité de communication, les corps se confondant aux objets, des objets remplaçant les corps et les gens. Un article raconte comment un réfugié tente d’embarquer pour Athènes, caché dans une valise. L’absurde de l’attente, le désespoir qui rend fou.

Abdulrazak Aljumaa, réfugié politique devenu aveugle, conséquences de la guerre dans son pays d’origine, explique ainsi qu’à force de guetter l’arrivée de ses documents, sa tête s’était en quelque sorte transformée en boite aux lettres, une boite vide attendant de ‘manger du papier’ comme le dit si bien Abdelmoneim Rahamtalla. Une tête qu’Abdulrazak a ensuite modelée dans de l’argile, statue douce et résignée de la douleur de l’attente.

Abdulrazak Aljumaa, Sous contrôle
Abdulrazak Aljumaa, Sous contrôle

Et l’ironie fait place au malaise quand à la fin du court métrage de Beraat, Breakfast of champions, les demandeurs d’asile demeurant à proximité de la station Jaurès jusqu’à l’obtention de leur papier, disparaissent soudainement, emportés par la police on ne sait où. Ne subsistent à leur place que quelques vêtements épars et les restes de campements de fortune. La fin d’un monde.

On ne peut se retenir de s’arrêter un instant. Que s’est-il passé exactement et où sont ceux qui attendaient ? Qu’en est-il de leur attente ? On savait pourtant, on les avait vus, au moins aperçus. En tout cas on en avait entendu parler. Une interrogation et une gêne passagère avant qu’on ne les oublie, remplacés par d’autres événements.

C’est vrai que nous attendons tous, à tout moment. Le retour d’un proche, un être aimé, le travail de nos rêves, fonder une famille, changer les gens… Nous voguons d’une attente à une autre… Un jour que j’espérais recevoir un message de quelqu’un à qui je tenais beaucoup, un ami m’a d’ailleurs donné un conseil précieux. Sachant que j’étais une jeune femme (trop) rêveuse, il m’a demandé pourquoi m’accrocher à mon téléphone, m’encourageant à appeler moi-même, à ne pas attendre, à ne jamais attendre.

La Famille, Henri Martin
Horloge de la mairie du Xème

Peut-être que pour ceux comme nous qui avons le loisir de patienter, de nous ennuyer même, nous pourrions choisir de ne plus attendre justement, de comprendre, d’agir et de réagir sans attendre que le pire advienne même s’il est parfois plus simple de laisser filer les choses à la catastrophe plutôt que de travailler à les améliorer.

Travailler à tromper l’attente par exemple pour ceux qui n’ont d’autre choix que de patienter et qui en demeurent prisonniers, à défaut de la réduire et en attendant de l’effacer. Donner du sens à l’attente de façon à ce qu’elle ne devienne pas semblable à celle vécue à Alep et évoquée par Maryam Mana, le désespoir de ceux qui n’ont plus rien à attendre, que la mort.

Travailler comme le font ceux qui distribuent le petit déjeuner aux demandeurs d’asile dans le film de Beraat, comme Patrick, le collègue d’Ahmad, qui l’accompagne dans ses démarches administratives. Cécile Hambye qui propose une démarche de création fondée sur et à partir de l’attente. Et de nombreux projets entrepris auprès des réfugiés. À Skaramagkas justement, l’un des camps que nous montre Mortaza, ‘El Sistema Greece’ permet aux enfants de découvrir la musique et de s’exprimer à travers elle.

Les journalistes, eux, ont l’habitude de contrer leur attente en même temps que la nôtre par leurs mots et leur oeuvre. Durant cette exposition, j’ai d’ailleurs été frappée par ce double élan, l’épuisement de la parole, l’impuissance à dire, parfois l’arrêt de l’écriture à cause d’un passé ou d’un quotidien trop lourds. Mais aussi la force de la création, à partir de rien et même dans les conditions les plus difficiles.

La Famille, Henri Martin
Shiyar Khaleal, Peintures

S’exprimer coûte que coûte comme Shiyar Khaleal qui, en prison, continue de composer des oeuvres avec des objets, des tubes de dentifrice, tout ce qu’il trouve en somme. Et qui nous offre, reprenant une technique de peinture assez proche, un triptyque frappant sur cette vie coupée et ces trois attentes violentes qu’ont été les épreuves vécues dans son pays, la prison et son arrivée en France. Un témoignage encore et un pont jeté vers nous.

La parole toujours et sans justification. Sans y penser, avec le courage seulement, continuer d’exprimer, de tenter de bouger les choses et de toucher les gens. Et peut-être que ce lien à tout prix pourrait mener au-delà de l’attente, qui sait. Puisque ce qui n’est pas partagé n’est pas vécu, alors n’arrêtons pas de parler, parler jusqu’à ce que l’État, les États, les grosses machines aux rouages immobiles et rouillés se délient face à tant d’efforts.

En espérant qu’un jour, cette patience permette d’accéder aux meilleures attentes, le bien être, la possibilité de choisir de s’ennuyer, de retrouver sa famille, d’être quelque part où l’on puisse vivre libre et comme chez soi.

 

La Famille, Henri Martin
La Famille, Henri Martin

Pour un aperçu des courts métrages

Mortaza Behboudi

The Waiting,

Beraat Gokkus

Breakfast of champions

Pour en savoir plus sur les actions et publications de la Maison des Journalistes

L’oeil de l’exilé

Waiting Demandeurs d'asile

 

Un exemple de soutien aux réfugiés dans leur attente :

El Sistema Greece

Waiting Demandeurs d'asile

 

Merci à Cécile Hambye et aux treize journalistes qui ont participé à l’exposition. J’aurais aimé évoquer en détails chacune des oeuvres mais ce n’est que partie remise. À suivre sans trop attendre.

Merci à la Mairie du Xème arrondissement pour sa participation et pour ce joli lieu, si plein de sens.

Quelques réflexions autour de l’attente :

Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai; je découvrirai le prix du bonheur! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le coeur…

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince

ESTRAGON. – Nous sommes déjà venus hier.
VLADIMIR. – Ah non, là tu te goures.
ESTRAGON. – Qu’est-ce que nous avons fait hier ? […]
ESTRAGON. – Tu es sûr que c’était ce soir ?
VLADIMIR. – Quoi ?
ESTRAGON. – Qu’il fallait attendre ?
VLADIMIR. – Il a dit samedi. (Un temps.) Il me semble. […]
ESTRAGON. – Mais quel samedi ? Et sommes-nous samedi ? Ne serait-on plutôt dimanche ? Ou lundi ? Ou vendredi ?

Beckett, En attendant Godot

(2,8 millions de demandeurs d’asile dans le monde fin 2016)
Quel que soit l’angle sous lequel on l’examine, ce chiffre est inacceptable et il appelle d’une manière plus pressante que jamais, au besoin de solidarité et d’une volonté commune pour prévenir et résoudre les crises, et pour veiller ensemble à ce que partout dans le monde, les réfugiés, les déplacés internes et les demandeurs d’asile soient protégés et pris en charge de manière efficace pendant la recherche de solutions.

Filippo Grandi, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés

Exige beaucoup de toi-même et attends peu des autres

Confucius

ESTRAGON (renonçant à nouveau). – Rien à faire.
VLADIMIR (s’approchant à petits pas raides, les jambes écartées). – Je commence à le croire. (Il s’immobilise.) J’ai longtemps résisté à cette pensée, en me disant, Vladimir, sois raisonnable. Tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat.

Beckett, En attendant Godot

J’ai à parler, n’ayant rien à dire, rien que les paroles des autres. Ne sachant pas parler, ne voulant pas parler, j’ai à parler. Personne ne m’y oblige, il n’y a personne, c’est un accident, c’est un fait.

Beckett, 1953

L’attente est l’étoffe même de notre existence

L’attente est l’écrin du bonheur

Nicolas Grimaldi

Beraat Gokkus, Seul et Nuageux
Beraat Gokkus, Seul et Nuageux
Hicham Mansouri, Ce ne sont pas des menottes
Hicham Mansouri, Ce ne sont pas des menottes
Kubra Khademi
Kubra Khademi

 

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