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Welcome to Paristan – Reza Sahibdad

Un film ne demandant rien d’autre que d’être vu, je ne vous gâcherai pas le plaisir de la découverte. Ma plume, aussi hardie soit-elle, ne viendra s’agiter quelques instants sous vos yeux que pour mieux céder la parole à notre ami conteur, Reza et à ses inoubliables images. Vous exhortant ainsi, je l’espère en tout cas, à voir et à entendre une œuvre pleine de bruit et de fureur … et qui signifie beaucoup.

Welcome to Paristan

Film de Reza Sahibdad, réalisé entre 2014 et 2017

Il y avait à Paris une jeune communauté à l’histoire singulière, inconnue de la plupart des autres habitants car chacun avait son propre univers et bien peu d’occasions d’en sortir. À l’instar des trésors qui dorment durant des années et demeurent cachés sous nos yeux tant nous craignons de dévoiler l’inattendu, elle recelait des mystères qui échappaient à ceux-là même qui la constituaient. Bien malin était celui qui aurait pu prédire son avenir.

Cette communauté émergente à la fin des années 2000 répondait au doux nom de Paristan. C’était un monde en soi dans le centre du monde, une opportunité de s’évader de la capitale comme c’est souvent le cas pour les lieux parisiens les plus captivants. S’y réunissaient des personnalités hors du commun, originaires d’Afghanistan, et qui avaient souvent accompli un long et difficile voyage avant de parvenir aux portes de Paris.

Mohammad, Mochtaba, Latif
Mochtaba, Latif, Khan, Mohamad dinent

Issus d’horizons, de milieux et d’ethnies variés, nos protagonistes se retrouvaient dans un quotidien vivant et plein d’humour. Mohamad partageait son expérience de cuisine à la française, Mochtaba l’apprentissage des moeurs locales et celui de la politesse à l’usage envers nos hôtes. Ensemble, ils souriaient face aux regards perplexes des autres Parisiens et à certains mots d’accueil que, … fort heureusement,… ils ne comprenaient pas encore.

Autant dire qu’il y avait bien peu de place pour la tristesse, occupé que chacun était à démêler les ruelles tortueuses de la capitale pour retrouver le chemin vers la ville rêvée. Cette image gravée à l’esprit depuis leur plus jeune âge…. Au-delà des Sept Montagnes Noires, se trouvait, leur avait-on dit, la cité merveilleuse, parfumée et apprêtée chaque matin pour recevoir ses prétendants. Elle devait bien être là, quelque part… 

Paris, ils l’avouaient parfois, les avaient poussés à tout laisser. Leur coeur auprès de leur famille, leur avenir à la providence, leur esprit à l’errance. Pour elle, le jeune Gholam, comme tant d’autres, avait passé mille barrières et autant de frontières. Des jours entiers à marcher, des semaines, des mois à rivaliser d’imagination pour avancer. Des exploits qu’il fallait en outre raconter par le menu, à peine arrivé, au risque de passer pour un affabulateur et sans l’assurance de conquérir le droit de résider.

Gholam dans les locaux du GISTI
Gholam

Nonobstant le drame vécu dans leur pays et les périples traversés pour parvenir jusqu’ici, nos amis affrontaient sans reculer les obstacles qui se présentaient à leur nouvelle vie. De leur unique et précieux bagage, une culture et des souvenirs, ils ravivaient quand ils pouvaient les chants et les musiques du passé, nous invitant à profiter, à travers les flocons du Canal Saint Martin, non de la vue mais d’un air venu des hautes vallées de Hazaristan.

Autour de la Dambora
Gholam dans les Marais de St Armel

L’humour aidant et les années passant, la petite communauté se structurait et se renforçait pour faire face aux caprices du destin de la plus belle ville du monde. Il faut dire qu’elle n’était plus tout à fait seule. Des alliés imprévus, survenus sans magie et sans arme, accompagnaient nos téméraires voyageurs pour une partie de leur voyage, les aidant, autant que faire se peut, à rattraper le temps perdu.

Certains guidaient Gholam dans sa quête d’un avenir plus sûr, prêts à l’attendre un peu s’il s’égarait dans la diversité de paysages de sa nouvelle vie, des quais du RER aux plages du Morbihan. D’autres soutenaient la belle Sedika au bout du terminal d’aéroport où, distants d’une seule porte battante, l’attendaient ses enfants après deux ans d’absence. Les plus fidèles l’accompagnaient même dans l’élaboration de sa fabrique de rêves, à l’écran et dans la vie.

Sediqa à l’aéroport
Sediqa

À la vérité, toute la bienveillance du monde ne pouvait parfois permettre de retrouver ce qui avait été irrémédiablement perdu. Comme les cinq années envolées en vain pour le courageux Latif, égarées entre les couloirs de l’OFPRA, les bureaux de l’avocat et ceux de la CNDA. Sous certains aspects, force était de constater que ce Paris auquel nos explorateurs appartenaient maintenant n’était pas tout à fait l’Eldorado qu’ils avaient imaginé mais qu’il ressemblait bien plutôt au pire des mondes possibles.

Pourtant, le rêve existait bel et bien. Beaucoup de légendes y faisaient référence. L’intrépide et talentueuse Wazhma l’avait elle-même vécu, cette aventure semblable à celles des contes de fées. Enlevée à la Kaboul de sa jeunesse par le Théâtre du Soleil, pour accomplir la destinée joyeuse qu’elle avait toujours souhaitée sans pouvoir y croire vraiment. Ou peut-être fallait-il attendre, comme le sage Esmat Ali le pressentait, de reconstruire une famille, avant de vivre le miracle parisien ?

Wajma et la troupe

Se prenant parfois à songer à partir à nouveau et ne voulant se résoudre à demeurer des exilés, chacun trouvait alors refuge au sein du Paristan, riant de leurs mésaventures, dansant au son du dambora et contant leur histoire. Autour de l’ayatollah Mohaghegh Nassab, ils partageaient leur foi et retrouvaient l’espoir de leur vie rêvée, dans ce lieu qu’ils avaient choisi et qu’ils habiteraient un jour comme ils le voulaient.

Tout en découvrant les joies de leur nouvelle ville, belle et rebelle jusque dans ses feux rouges qu’aucun marcheur ne respectait, ils continuaient de construire un patrimoine commun. Un édifice fragile, des célébrations aux commémorations à la mémoire de leurs aimés qu’ils refuseraient à jamais d’abandonner. Comme ils l’auraient fait en tout lieu, ils se recueillaient avec Mohammad autour d’un père perdu à deux reprises et pour toujours.

Ainsi se poursuivait le grand voyage. Insufflant les différentes voix d’Afghanistan sur les boulevards, nos héros refaisaient vivre leur forum, s’affairaient pour préparer la rencontre entre un dignitaire hazara, un grand chef ouzbeck et un leader tadjik pour débattre. Sur les planches ou dans les murs, chacun y allant de sa créativité… On réalisait petit à petit, qu’ils avaient contribué sans s’en rendre compte, à bâtir une autre ville.

Préparation de la rencontre politique
Mohamad Mohaghegh, Zia Massoud, Feizullah Zaki

Tout le monde était d’accord. Aussi dure soit-elle, Paris avait ce je ne sais quoi qui les avait conquis et encouragés à résister… Mais ils n’avaient plus beaucoup le temps d’y songer, chacun ayant repris son chemin, changé, faisant sa vie sous de meilleurs auspices, ici ou ailleurs. Tous consacrant leur temps à organiser ce nouveau quotidien, à travailler sans raisonner, sans oublier aussi. Se réunissant encore parfois autour de ceux dont la mémoire avaient permis qu’existe ce beau pays qu’allait devenir le Paristan.

 

Loin de vous, ô morts que je pleure,
Des flots noirs j’écoute le glas ;
Je voudrais fuir, mais je demeure,
Hélas !
Pourtant le sort, caché dans l’ombre,
Se trompe si, comptant mes pas,
Il croit que le vieux marcheur sombre
Est las.
18 juillet 1870 – L’Exil 
Les 4 vents de l’esprit – Victor Hugo

 

Le Voyageur contemplant une mer de nuages, Caspar David Friedrich
Cérémonie en hommage à Farkhunda, place de la République

 

Pour en savoir plus...

Reza Sahibdad

Mohamad Reza Sahibdad est un réalisateur d’origine afghane qui a déjà tourné plusieurs films documentaires et fictions comme’Talib’ ou 8284 km à pied… ça use les souliers’ en 2012, un film documentaire qui abordait le quotidien d’un Sans papiers à Paris et ses rencontres avec les nouveaux arrivants.

Avec Welcome to Paristan, il nous présente le regard de plusieurs nouveaux arrivants originaires d’Afghanistan, dans le Paris des années 2000. Chacun dévoile ses rêves, ses déconvenues, son attachement à sa culture, son espoir pour cette nouvelle vie.

C’est un film tout en nuances avec des portraits forts, issus de différents milieux, générations et même ethnies. Un documentaire qui nous permet de voir des images uniques comme les célébrations de Hachura au sein de la communauté ou le travail d’Ariane Mnouchkine avec la troupe du Théâtre du Soleil.

Reza a été une très belle rencontre et nous avons hâte de voir ses futurs projets.

Un petit extrait de son film 

 

Cinq ans après, que sont-ils devenus ? ...

Tous ceux dont le destin a été évoqué dans le film de Reza ont aujourd’hui obtenu leurs papiers et ont trouvé du travail. Certains sont mariés et souffrent encore de l’éloignement de leur famille. Ils tentent encore, quand ils le peuvent, de la ramener auprès d’eux.

Latif et Mohammad ont attendu 7 ans avant de recevoir leurs papiers. Khan les a reçus il y a tout juste 7 mois, soit après 10 ans d’attente.

Grâce à l’aide de ses amis et des associations, Gholam a trouvé un apprentissage dans la restauration et maitrise désormais très bien le français. Sa patronne faisait remarquer récemment que si elle ne comprenait pas tout ce qu’il disait, c’est ‘parce qu’il parlait bien trop vite, comme tous les jeunes de son âge’.

Sediqa a avoué que sa venue en France et l’expérience de l’immigration avait constitué pour elle un vrai déchirement, une blessure difficile à surmonter après 30 ans. Avec toute sa force et sa bonne humeur, elle a fait de nombreux petits boulots tout en poursuivant la réalisation  quand elle le pouvait. Ses enfants quant à eux se sont vite adaptés à leur nouvelle vie et lui ont donné la motivation de poursuivre ses efforts.

Le film que nous apercevons dans Welcome to Paristan est un documentaire qu’elle venait de réaliser en Afghanistan, Des Briques et des Rêves. Actuellement, elle travaille à un projet de film sur le sujet de l’immigration.

Wajma a poursuivi sa grande aventure avec Ariane Mnouchkine, la grande metteur en scène et animatrice de la troupe qu’elle a fondée en 1964, le Théâtre du Soleil. Wajma faisait partie des membres du théâtre Aftab,venus en France travailler avec la troupe du Soleil.

En 2003, le Théâtre du Soleil monte, entre autres pièces, Le Dernier Caravansérail (Odyssées), constitué de deux volets (Le Fleuve Cruel et Origines et Destins), narrant des épisodes de la vie de tous les jours, en Afghanistan et dans le Nord de la France à Sangatte, où des réfugiés tentent d’entrer clandestinement en Angleterre, en espérant y trouver une vie qui leur est inaccessible dans leur pays d’origine.

Wajma se produit toujours au théâtre et a également des rôles au cinéma. Par le passé, elle à joué Wajma, une fiancée afghane, un beau film réalisé par Barmak Akram. Elle a de nombreux projets.

 

Et pour le reste ... Mieux connaître ce parcours difficile...

L’OFPRA :

L’Ofpra est l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides. C’est l’organisme qui statue sur les demandes d’asile et d’apatridie qui lui sont soumises.

Plus d’infos sur le site de l’OFPRA

La CNDA :

La Cour Nationale du Droit d’Asile offre un recours contre les décisions prises par l’OFPRA.

Tous les détails sur le site de la CNDA

La CIMADE :

La Cimade est une association qui a été fondée en 1939. Sa mission initiale était de secourir les évacués de l’Alsace Lorraine fuyant l’avancée nazie. Elle est engagée depuis plus de 70 ans auprès des étrangers et défend aujourd’hui les droits des migrants et des réfugiés aux portes de l’Europe (aide à la constitution des dossiers, expertise juridique, écoute…).

En savoir plus sur le site de La Cimade

Le GISTI :

Le Groupe d’Information et de Soutien des Immigrés est une association militante qui défend les droits des immigrés en mettant à disposition gratuitement des spécialistes du droit des étrangers. Il diffuse également des publications et des guides juridiques sur les réglementations et les pratiques en vigueur.

Mieux connaître leur action sur le site du GISTI

1 comment

  1. Bonsoir et merci Katty d’avoir mis en lumière l’histoire et l’oeuvre Welcome to Paristan par le réalisateur Reza Sahibdad. Votre article est trés intéressant a tous les points de vue. Bravo !

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